Qu’on le veuille ou non, on est marqué par son enfance de façon indélébile.

Tout petit, à l’ombre d’un des terrils de Péronnes-lez-Binche, j’ai vu mes parents, pourtant pas très riches, aider des familles de mineurs italiens ; hommes, femmes et enfants, tous dépenaillés, sales, dénués de tout, étaient entassés, au pied de ce même terril, dans des cahutes de bois pourri, surpeuplées, très froides et humides en hiver, torrides et poussiéreuse en été. C’est dans ce cadre que mon père, ma mère et leurs quatre enfants, partageaient avec cette main-d’œuvre, expatriée et exploitée au charbonnage tout proche, des légumes du potager et des fruits du jardin que papa entretenait avec soin pour nourrir la famille avec son seul salaire d’instituteur (6.000 fr belges de l’époque, soit 150 €/mois !). Au sortir de la guerre, ce comportement n’allait pas de soi tant les ressources étaient limitées.

 Pourtant, aider, servir, respecter les autres ont été les valeurs semées en moi et entretenues dans ma vie par mes parents qui les pratiquaient eux-mêmes,  au quotidien… En résumé, une initiation à la citoyenneté par l’exemple, pour un mieux vivre ensemble. Je leur suis encore reconnaissant pour ce capital humaniste qu’ils m’ont légué et qui a enrichi toute ma vie. Comment ? En vivant ces « vertus » depuis mon enfance jusqu’à ma retraite. En voici quelques exemples.

Dès que j’ai eu l’âge de le faire, et bien que je devais me lever tôt pour arriver à temps, j’ai servi la messe du dimanche, à 07h00, dans la petite chapelle des Sœurs Clarisses de la Basse Louvière.

Plus tard, avec la troupe scoute de Jolimont, la Fauvette espiègle que j’étais devenu par totem, a régulièrement participé à des camps à caractère social au service de la population qui nous accueillait.

De même, au Collège Notre-Dame de Bonne-Espérance, en rhétorique, le mercredi après midi, avec d’autres élèves volontaires, je me rendais à pied jusqu’à Binche (5 km) dans des familles défavorisées pour donner un coup de main à l’entretien de la maison.

Plus tard, dans mes choix professionnels, j’ai toujours voulu œuvrer avec cet esprit de service : d’abord pour les patients en tant que kinésithérapeute ; puis, comme professeur, pour les élèves et leurs parents ; enfin, comme directeur, pour les professeurs, afin de former une équipe soudée et performante dans l’éducation des jeunes, dans leur préparation à la vie d’adulte, personnelle et professionnelle.

Ceci dit, je n’étais pas (et ne suis pas) un saint (ça se saurait !) et il m’est certainement arrivé, de temps à autre, de ne pas respecter totalement cet esprit. Sans doute ! Mais, comme on le dit, « Nul n’est parfait ! » Dommage, mais c’est comme ça et il est trop tard pour revenir en arrière.

            Mon épouse et moi avons été, pendant 20 ans, responsables d’une paroisse sans prêtre, où, à côté de l’organisation de toutes les activités comme mariages, funérailles, communions privées et solennelles, j’ai lancé « Rencontre », un journal paroissial, bien sûr, mais devenu rapidement celui de toutes les informations sociales, sportives culturelles du village… quelques feuilles mensuelles gratuites qui étaient attendues dans toutes les maisons.

            La relecture de travaux d’étudiants en fin de parcours universitaire, la lecture et la critique de livres à la bibliothèque communale, de même que ma collaboration aux activités d’un Centre Culturel de Hannut durant une vingtaine d’années, tant dans les écoles et les maisons de jeunes que dans la vie sociale de la communauté locale… ont été d’autres concrétisations, totalement gratuite, de cette volonté, ce besoin et ce  devoir de rendre service.

La retraite arrivée, j’ai eu le temps de vivre de nouvelles façons les valeurs inculquées durant mon enfance.

L’accueil d’étrangers : alors que mon épouse leur donnait gratuitement des cours de français, je les aidais dans leurs démarches administratives, la recherche d’emploi : en fait, tout simplement, nous les aidions à s’intégrer dans notre société souvent très différente de la leur.

J’ai fait partie d’un groupement dont l’objectif visait à rendre l’Europe plus unie sur des valeurs et objectifs clairs et, surtout, respectés par tous les pays qui en font partie ; une Europe plus juste pour tous ses habitants et plus accueillante pour toutes les personnes qui voient en elle une bouée de sauvetage dans un monde où elles risquent la noyade, au propre et au figuré.

Au cœur de la Hesbaye, avec quelques amis partageant les mêmes valeurs, nous avons œuvré à la conservation des qualités, à nulles autres pareilles, de la vie en monde rural. Comment ? Notamment, en agissant pour en préserver le patrimoine et en participant à la gestion harmonieuse et citoyenne de la vie en communauté, en partenariat efficace avec les autorités locales.

Être à l’écoute du monde, lointain et proche, et oser, dans la vie quotidienne, dans les prises de parole et les écrits, défendre des valeurs humanistes de solidarité, quitte à devoir s’attaquer à des institutions et dirigeants qui ne les respectent pas… ce qui, dans ce dernier cas été un vrai combat pour rester libre et authentique, malgré, parfois, des pressions et menaces.

Voilà, comment un vieux retraité peut « passer son temps », en essayant d’être encore un tant soit peu utile à son entourage, à la société où il termine sa vie.

Une dernière remarque. Vous constatez que la religion, à différentes reprises, a joué un rôle dans ce parcours. Alors, je vais être clair à ce sujet. J’ai été élevé dans la religion catholique. Mais, progressivement, vu ce qui s’est passé et se passe encore dans l’Eglise « chaotique » romaine, j’ai pris mes distances avec cette dernière, préférant m’inscrire dans la communauté plus large des Chrétiens. « Et vous êtes chrétien pratiquant ? » me demande-ton régulièrement. Ce à quoi je réponds : « Pratiquant ? Non ! Mais pratiquement, oui ! En tout cas, j’essaie tous les jours ». À l’audition, la nuance est minime, mais sur le fond elle est énorme.

Bruno Heureux d’avoir eu la chance de faire ce long cheminement, notamment, grâce aux valeurs semées en lui par ses parents.